L'arbre et les fourmis

Documentaire français de Jean-Yves Collet (1993, 52 min.). Images d'Antoine de Maximy. Premier prix au festival du film scientifique de Palaiseau (1993)

Critiques :
Le Monde, 4 septembre 1993
Télérama N° 2277, 1er septembre 1993
Libération, 23 septembre 1993


Les lois de l'amour. En pleine forêt tropicale, Jean- Yves Collet est allé épier une histoire d'amour aussi vieille que le monde. Voyage dans l’infiniment petit, un univers qui a la magie des contes pour enfants.

Le commentaire n'y va pas quatre chemins. Pour l'arbre, les fourmis jouent à la fois le " rôle de police, d’armée et d'agent de propreté ". Cette histoire-là dure depuis cinquante millions d'années. Le document de Jean-Yves Collet (produit par Docstar, Canal + et Léo productions), démontre avec application que, dans ce cas précis, la loi de l’amour l'emporte sur la loi du plus fort, " comme si, profitant de leurs millions d'années de vie commune, l'arbre et la fourmi s'étaient inspirés l'un de l'autre, avaient ajusté leurs besoins pour mieux vivre ensemble ".

Au Cameroun, en pleine forêt tropicale, les images d'Antoine de Maximy saisissent d'extrêmement près, grâce à la macrophotographie, la relation privilégiée qui unit les fourmis et les arbres. Étouffé par les lichens, attaqué par toutes sortes d'insectes qui mangent ses feuilles, l'arbre est sans cesse menacé. Les fourmis le nettoient et le protègent. Qu'une chenille, particulièrement friande des jeunes feuilles de marbre, se présente et elles l'attaquent avec un acharnement méticuleux. Le corps de l'ennemi est ensuite découpé en morceaux puis transporté vers le nid où il est dévoré jusqu'au dernier milligramme.

La lutte est parfois plus ardue. Il arrive que certaines chenilles aient recours à des méthodes sophistiquées (tissage d'un labyrinthe de soie que les fourmis ne peuvent pénétrer) et à des astuces (exploitation de l'anatomie de la feuille pour se dissimuler) qui trompent la fourmi. D'autres, comme la chenille-tuyau dont les granules qui recouvrent son corps droguent littéralement le grand défenseur de l'arbre, bénéficient d'armes innées invincibles. Enfin. la chenille-cochon offre quelques-unes des images les plus spectaculaires du film. Ces redoutables mollusques rouges grugent en effet les fourmis en mimant leur comportement. Ils parviennent ainsi non seulement à entrer dans leur nid mais à se faire entretenir par elles.

Toutes ces variations sur les moyens d'attaque et de défense des insectes qui doivent se nourrir de l'arbre pour survivre donnent lieu à des histoires passionnantes, débouchent sur des récits de légende - la fourmi adultère qui vit dans l'arbre où autrefois les Africains attachaient les femmes qui les avaient trompées - et livrent, avec grâce, les images de l'infiniment petit. Le voyage de Jean-Yves Collet au creux et au cœur des arbres est cruel beau et rassurant comme un conte.

Véronique Cauhapé (Le Monde, Samedi 4 septembre 1993)

 L'arbre et les fourmis

Infiniment petites dans le vaste univers exubérant de la forêt tropicale camerounaise, les fourmis ont malgré tout réussi à creuser leur trou, et pas n'importe où : là où coule la sève nourricière, au cœur des arbres. Des racines aux plus hautes branches, elles sont partout. A les regarder grouiller dans tous les recoins de brindilles, on pense à une armée d'envahisseurs. Mais l'arbre, loin d'être une victime, retire de multiples avantages de cette colonisation de masse... C'est tout bonnement une histoire d'amour que nous conte en images remarquablement précises (merci la macrophotographie) ce documentaire. L'histoire d'un couple arbre-fourmis uni depuis cinquante millions d'années. On reste stupéfait devant la parfaite organisation sociale de ces minuscules insectes carnassiers qui jouent le triple rôle de police, d'armée et d'agent de propreté au service des grands végétaux ligneux, refoulant les intrus, exécutant sans pitié les ennemis jurés (chenilles de tout poil), nettoyant à coup de bisous-aspirateurs les feuilles de divers parasites (algues, champignons, mousses ... ). Ingénieuses, elles savent aussi traire une espèce de punaise qui, après avoir sucé la sève de l'arbre, fabrique un nectar dont ces dames sont friandes. Un film bourré d'informations souvent insolites, rythmé par la sonorité des tambours africains. On se familiarise vite avec ces bestioles férocement "intelligentes" ; en revanche, on digère moins bien les gros plans (un peu écœurants à la longue) de larves, œufs gluants et chenilles toutes velues. Mais, bon, pas de quoi en faire tout un plat. Âmes même sensibles, ne pas s'abstenir pour si peu !

Sophie Berthier (Télérama N° 2277, 1 septembre 1993) 
Les images géantes d'une fourmilière

Dans "L arbre et les fourmis" tourné au Cameroun, Jean-Yves Collet et Antoine de Maximy ont capté grâce à un endoscope les secrets d'une fourmilière.

15 h 20. Glisser au ras de la cime des arbres comme sur un tapis volant, suivre patte à patte le trajet de la fourmi laborieuse, plonger le nez dans une fourmilière comme on déboule dans une boîte de nuit- ou agacer la chenille sur l'arête de sa feuille... Plus qu'aux voyages, c'est aux métamorphoses que nous invitent Jean-Yves Collet et Antoirne de Maximy. Les métamorphoses du corps du téléspectateur brutalement basculé au cœur de l'arbre, réduit à la taille d'une fourmi, ou planant en apesanteur au-dessus de la forêt tropicale. Le regard d'Alice sur le pays des fourmis. Pour nous faire accéder à cette posture magique, c'est d'une technologie sophistiquée qu'ont usé réalisateur et opérateur, mais aussi d'une intelligence et d'un amour de l'image.

Jean-Yves Collet, vétérinaire de son état, fut premier assistant sur Le Peuple singe. Antoine de Maximy y était ingénieur du son. De leur rencontre naquit L'Arbre et les fourmis. Un document tourné en plus d'un mois et demi dans la forêt camerounaise. Des heures de guet de branche en branche, de feuille en feuille. Le nez collé aux milliers de fourmis, toutes classes sociales confondues (jusqu'à d'antiques espèces) qui vivent de l'arbre et dont l'arbre vit. Une mutuelle nécessité qui se conjugue avec une science somptueuse de la vit en société, avec quelques drames d'amours et de morts, et les hommes en toile de fond.

Mais les deux aventuriers entomologistes n'ont rien d'une paire de professeurs Tournesol, barbichette affolée par la moindre antenne et loupe braquée sur les jolies mandibules des fourmis camerounaises. C'est une énorme machine qui se penche sur la fourmilière. Une caméra de taille ordinaire, sur un pied, avec un objectif 16 mm prolongé d'un tube très fin au bout duquel est fixé un endoscope et une fibre optique qui conduit la lumière jusqu'au fond de la fourmilière. Le tout, appelé macrophotographie, accompagné d'un moniteur et d'un générateur, face à une fourmi d'un demi-centimètre. La technique médicale au chevet des petites bêtes.

Le sol de la forêt étant ce qu'il est, tout travelling était suspendu, c'est le cas de le dire. Sur des trépieds au-dessus du soi. Le cameraman marchant à côté en poussant sa caméra.

"C'est un travail de chasseur, explique Antoine de Maximy. L'attente est longue souvent, mais quand l'animal arrive, il faut être très rapide.. Ils ont donc mis au point un système de déclenchement de la caméra au pied. " Et la mise au point se fait en tournant. Pour ce type de film, animalier, il ne faut pas avoir peur de tourner au plus vite. Quitte à jeter ce qui n'est pas bon." Sur ces déroutantes images, la bande-son était aussi à inventer. Comment capter le bruit de la fourmi qui arpente sa branche le soir en revenant auprès de sa reine ? "Nous avons fait beaucoup de sons naturels et des bruitages, poursuit de Maximy. Il fallait bruiter plausible même si personne n'a idée de ce type de son". Quelques trouvailles musicales pointant l'humour, la poésie naturelle des images. On pense parfois aux contes filmiques d'un Jean Painlevé. Mais version Jurassic parc.

Annick Peigne-Giuly (Libération, 23 septembre 1993)