LES FOURMIS ENNEMIES DE L'HOMME

 A l'heure actuelle, environ 9500 espèces de fourmis sont connues de la science (et de nombreuses autres restent à découvrir). La grande majorité ne fréquente que les régions chaudes et humides de la planète. Un très faible nombre d'espèces sont réellement nuisibles à l'homme, par certaines gênes qu'elles provoquent dans la vie courante, par leur impact sur l'agriculture, ou plus directement par la gravité des blessures qu'elles peuvent occasionner par leurs morsures et leurs piqûres.

Dans notre pays, un certain nombre d'espèces, telle que la petite fourmi noire (Lasius niger) ou la petite fourmi noire à thorax roux (Lasius emarginatus), choisissent volontiers les boiseries et les murs des maisons pour construire leurs nids. Il n'est pas rare de tomber sur une de leurs colonnes de fourragement dans les cuisines et les celliers où elles sont attirées par toutes les substances sucrées (C'est comme cela que Cavanna découvre qu'il est diabétique après avoir uriné dans un lavabo, Maria, 1985 - Les africains connaissent ce test depuis longtemps, au Burkina Faso on fait uriner le diabétique sur une fourmilière). Toutefois, dans les régions tempérées, les espèces les plus gênantes pour l'homme sont généralement d'origine tropicale. Elles ont été importées au cours des échanges commerciaux internationaux. Leur petite taille les rend difficiles à combattre et elles s'adaptent souvent très bien à de nouveaux habitats. Ainsi, la minuscule fourmi des pharaons (Monomorium pharaonis) a réussit à envahir les immeubles de toutes les régions habitées de la planète. On en retrouve dans les endroits les plus protégés comme les salles d'opération de certains hôpitaux occidentaux où elles peuvent transporter des microbes et de la radioactivité. La fourmi d'Argentine (Linepithema humile), qui comme son nom l'indique, est originaire d'Amérique du sud, a commencé à envahir les régions tempérées du globe depuis le début du siècle grâce aux transports de marchandises. On la rencontre aujourd'hui partout entre le 30ème degré de latitude nord et le 36ème degré de latitude sud, et en France sur la côte méditerranéenne. D'un point de vue domestique, cette espèce représente une nuisance non négligeable puisqu'elle pullule dans les maisons et les jardins. Partout où elles ont été introduites, elles provoquent aussi d'importants dommages au niveau écologique en éliminant les espèces de fourmis locales et en modifiant tous les équilibres faunistiques. Leur grand nombre est impressionnant, à tel point que cela a inspiré une nouvelle à Italo Calvino qui raconte l'histoire d'un quartier rendu complètement inhabitable à cause de ces fourmis (La fourmi argentine, dans Aventures, 1991).

L'impact des fourmis est également très important dans le domaine de l'agriculture. Dans les régions tempérées, elles ne sont pas nuisibles directement mais par l'intermédiaire des pucerons et cochenilles. Plusieurs espèces très communes comme les Formica prélèvent les gouttelettes d'un liquide très sucré excrété par ces ravageurs en échange d'une protection contre leurs prédateurs naturels. On peut dans certains cas considérer que, comme l'homme, les fourmis ont véritablement inventé l'élevage. Les ouvrières de nombreuses espèces prélèvent sur les végétaux les œufs des pucerons et leur font passer l'hiver à l'intérieur même de leur nid. Au printemps, elles les ressortent pour qu'ils donnent des adultes qu'elles trairont, tels des vaches à lait, afin de récupérer le miellat dont elles se nourrissent. En protégeant ces insectes suceurs de sève, elles fa-vorisent leur expansion sur les cultures. Ce caractère nuisible est toutefois certainement modulé, comme le faisait remarquer le grand myrmécologue W. M. Wheeler, par le fait que les déjections des pucerons sont certainement nocives pour les plantes. Les fourmis débarrassent les plantes de ce liquide qui, lorsqu'il est présent en trop grande quantité sur les tiges empêcherait la respiration du végétal.

Plus grave sont les dégâts causés par les fourmis champignonnistes en Amérique du sud. Les plus spectaculaires d'entre elles par la taille de leurs colonies sont les Atta. Elles construisent des nids souterrains pouvant atteindre 4 à 5 mètres de profondeur et autant de circonférence. Si l'on pouvait dire que les Lasius ont inventé l'élevage, les Atta ont en quelque sorte découvert l'agriculture. Elles sèment et cultivent un champignon agaric à l'intérieur de leur nid afin nourrir leurs larves des têtes de mycélium. Les Atta découpent des fragments de feuilles de végétaux qu'elles rapportent dans leur nid, qu'elles malaxent et qu'elles fournissent au champignon afin qu'il se développe. Les quantités de végétaux prélevées par une colonie adulte sont énormes. Au Brésil, une seule colonne peut défolier un citronnier en une nuit. Les Atta et les genres voisins constituent un véritable fléau pour l'Amérique du sud. Leur coût économique s'élève à plusieurs dizaines de millions de dollars. En Guadeloupe, une espèce proche, la fourmi manioc (Acromyrmex octospinosus) provoque des dégâts importants sur les cultures créoles et a fait l'objet d'intenses campagnes d'éradication qui ont d'ailleurs été des échecs. Actuellement on essaie plutôt de limiter sa progression.

Les fourmis sont par ailleurs souvent craintes pour la douleur que provoquent leurs piqûres. En réalité, un petit nombre d'espèces sont véritablement dangereuses pour l'homme. Aux États-Unis, les fourmis moissonneuses (Pogonomyrmex) ont des piqûres très douloureuses mais elles vivent dans les zones désertiques à l'écart des hommes (1). Les fourmis de feu (Solenopsis invicta) sont au contraire très bien connues des ouvriers agricoles pour leur virulence. Contrairement aux moissonneuses, elles sont très répandues dans le sud des U.S.A., où elles fondent des colonies dans les fossés le long des routes et dans les champs cultivés. Leurs nids forment des monticules de terre qui rendent difficile le passage des machines agricoles. Lorsqu'elles sont dérangées par l'homme, ces fourmis peuvent provoquer de graves blessures nécessitant des soins médicaux importants (2). En Australie, les fourmis bouledogue (Myrmecia) ont un aiguillon fort redoutable et leur piqûre est comparable à celle d'une guêpe. Elles ont une très bonne vision et sautent sans hésiter sur les éventuels intrus s'approchant de leur nid, même à distance respectable. Le danger que représente des guerrières si féroces est toutefois atténué par leur rareté. En France on rencontre parfois des fourmis dont la piqûre est également très douloureuse. Les Manica, par exemple, provoquent une douleur au moins aussi intense que celle des piqûres de guêpes, mais sont heureusement limités aux montagnes. Moins douloureuses mais beaucoup plus sournoises, sont les fameuses fourmis rouges (Myrmica) qui peuplent nos prairies et nos forêts. Il est bien rare de ne pas rencontrer ces petites fourmis lorsque l'on s'assoie dans la mousse ou dans l'herbe au bord de l'eau (même le fameux commissaire San Antonio s'y fait prendre... en pleine action !). La douleur provoquée par la piqûre de certaines fourmis était autrefois utilisé comme un moyen de torture, notamment en Afrique. C'est ainsi que dans certaines tribus du Cameroun on punissaient les femmes adultères en les attachant au tronc d'un Barteria, un arbre connu pour abriter des colonies de Tetraponera. Ces fourmis géantes (3 cm de long), très agressives et à la piqûre cuisante mettaient peu de temps pour foudroyer les malheureuses femmes martyres. D'autres fourmis ont été utilisées par les Khmers rouges comme moyen de torture.

Extrait de "Les fourmis", Alain Lenoir, dans "Si les lions pouvaient parler" sous la direction de Boris Cyrulnik, Gallimard, 1998.

Pour lutter contre les fourmis, hélas le moyen le plus utilisé est l'insecticide : (1)

Mais à éviter, il faut apprendre à vivre avec les fourmis. C'est surtout au printemps qu'elles rentrent dans les maisons. Il faut d'abord supprimer toute source de nourriture accessible. Utiliser des répulsifs.

(2) On peut penser que Largo Winch, le héros milliardaire de la bande dessinée était condamné à mourir piqué par ces fourmis du désert ...

(1) La lutte massive contre la fourmi de feu avec des insecticides dangereux dans les années 1960 a été très controversée, voir par exemple le livre de Rachel Carson "Le printemps silencieux". Cette lutte fut un échec complet malgré les millions de dolalrs dépensés.

    Mise à jour le 29/06/08