Histoires de fourmis

Fourmis. Roman de Itshak Orpaz, Liana Levy (1988). Traduction de Nemalim (1968).
Un homme et une femme dans un appartement au sommet d'un immeuble. Elle, pure, virginale et intouchable, lui, maçon éperdu d'amour pour sa femme qui se refuse à lui. Un jour, une fourmi fait son apparition dans l'appartement, grimpe sur le corps de sa femme et lui arrache un soupir de jouissance. D'autres fourmis apparaissent subrepticement, dans tous les coins, dans les fentes de murs...

* La fourmi menteuse
Trois fourmis se suivent à la queue-leu-leu. La première dit "j'ai derrrière moi deux fourmis". La seconde dit "J'ai devant moi une fourmi et derrière moi une autre fourmi". Que dit la troisième ?
Vous pensez qu'elle va dire "J'ai devant moi deux fourmis". Eh bien non, elle dit "J'ai devant moi une fourmi et derrière moi une autre fourmi". Non, ce n'est pas possible ! Si, car la troisième fourmi est menteuse.

* Roland Dubillard : «Irma, la poire, le pneu et autres récits brefs», Mille et Une Nuits, 96 pp.

Irma, la poire, le pneu et autres récits brefs (ils sont très brefs puisqu'il y en a dix-huit en moins de quatre-vingts pages) datent des années 1946-1951. Le premier est une «fable» intitulée «la Poire, Georges et la fourmi». Cette poire est un de ces objets que Roland Dubillard dotent de qualités dont ils sont considérés d'habitude comme dépourvus. Georges se rend bien compte que des sensations fortes la traversent. Elle est près de pleurer à force d'efforts pour parler. Mais elle n'arrive à dire que «Poire» avant de se ratatiner définitivement. Puis elle tombe du poirier et des fourmis s'accrochent à elle. «Une des fourmis se dresse sur ses pattes de derrière et dit :
'Te voilà bien avancé. Les choses ne sont pas faites pour parler ! Il ne faut pas les obliger à parler ! Si tu demandes à ce mur de te dire quelque chose, il te dira : 'MUR', comme la poire a dit 'POIRE', et il tombera en poussière. (...)'
Et tandis que ses compagnes font disparaître dans leur trou minuscule le cadavre de la poire, la fourmi ajoute, pour l'instruction de Georges :
'Une poire, on la mange.'
Georges regarde la fourmi s'en aller à son tour comme un professeur, deux pattes croisées derrière le dos. Puis il se met à réfléchir, car toutes ces choses l'ont énormément surpris.»

Libération, jeudi 4 juillet 2002

* La maîtresse de jade, de Catherine Lim, Belfond 2000.

* UN AMOUR CLASSIQUE
de YU HUA, 260pp, 129F, éditions Actes Sud, mars 2000, Traduit du chinois par Jacqueline Guyvallet

Mais l’enfant, qui se sentait chargé d’un poids de plus en plus lourd, eut l’impression que ce poids provenait de la chose qu’il avait dans les bras, c’est pourquoi il la lâcha. Il entendit cette chose produire simultanément deux sons en tombant, l’un sourd, l’autre cristallin, puis il n’y eut plus aucun bruit. A présent, il se sentait soulagé. Il regarda les moineaux sautiller de branche en branche. Sous l’effet des secousses, les feuilles s’agitaient comme autant d’éventails. Après être resté ainsi un moment, il commença à avoir soif, aussi retourna-t-il dans la maison.
Il ne trouva pas d’eau tout de suite...  il repensa subitement à son cousin. Il se souvint qu’il venait de sortir de la maison en le tenant dans ses bras, mais maintenant il était tout seul. Il trouva cela bizarre, mais n’y réfléchit pas plus longtemps. Il grimpa sur son petit tabouret et tira à lui les deux tasses qu’il trouva un peu lourdes. L’une et l’autre contenaient de l’eau, aussi but-il quelques gorgées dans chacune d’elles. Ensuite il repensa aux moineaux qu’il avait vus un peu plus tôt et ressortit. Mais dehors, il n’y avait plus d’oiseaux dans l’orme, ils s’étaient envolés. Il vit quelque chose de blanc sur le sol cimenté et aperçut aussitôt son cousin. Celui-ci était allongé par terre, sur le dos, bras et jambes écartés. Il alla s’accroupir près de lui et le poussa un peu, mais le bébé ne bougea pas. Puis il vit sur le ciment une petite flaque de sang sous sa tête. Il se baissa pour observer de plus près et s’aperçut que le sang coulait de son crâne et se répandait sur le sol en s’épanouissant tout doucement comme une fleur. Puis il vit des fourmis se précipitant de partout vers la flaque pour ne plus en bouger. Seule, l’une d’entre elles la contourna et grimpa sur les cheveux. Longeant une mèche solidifiée par le sang, elle entra tout droit dans la tête de son cousin par l’endroit qui saignait. C’est seulement alors qu’il se leva, regarda, perplexe, tout autour de lui, puis regagna la maison.

(Libération, 10 septembre 2000)

Mon frère
de JAMAICA KINCAID
Traduit de l'anglais par Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet, EDITIONS DE L'OLIVIER
192pp., 100F, janvier 2000.

J'ai entendu mon frère crier son premier cri et puis on a un peu discuté de ce qu'il fallait faire de son placenta, mais je ne sais pas aujourd'hui ce qu'on a décidé d'en faire en totalité ; je sais seulement qu'un petit morceau en fut séché et épinglé à l'intérieur de ses habits comme talisman pour le protéger des mauvais esprits. Il a été placé dans une chemise que ma mère avait faite, mais parce qu'elle avait deux autres petits enfants, mes autres frères, l'un qui avait presque quatre ans, l'autre presque deux ans, elle n'avait pas pu accorder à sa chemise de coton le luxe d'attentions coutumier, broderies et lavages appropriés du tissu ; les chemises qu'il a portées étaient toutes simples. On l'a enveloppé d'un lange et placé près d'elle et tous deux se sont endormis. Le lendemain même, pendant qu'ils dormaient tous les deux, lui blotti dans la chaleur du corps de sa mère, une armée de fourmis rouges est entrée par la fenêtre et l'a attaqué. Ma mère a entendu son enfant crier et quand elle s'est éveillée, elle l'a trouvé couvert de fourmis rouges. S'il avait été seul, on croit qu'elles l'auraient tué. C'est un incident dont personne n'a jamais parlé à mon frère, un incident que tout le monde dans ma famille a oublié, excepté moi. Un jour pendant sa maladie, alors que ma mère et moi étions debout près de lui à le regarder – il dormait et ne savait donc pas que nous le faisions –, j'ai rappelé à ma mère que les fourmis avaient failli le dévorer et elle m'a regardée, les yeux étrécis par le soupçon, et elle a dit, « La mémoire que tu as ! » – peut-être est-ce ce qui lui déplaît le plus chez moi. Mais je me demandais seulement s'il y avait une signification à ce que de petites choses rouges aient failli le tuer de l'extérieur, peu après sa naissance, et que maintenant de petites choses le tuaient de l'intérieur ; je ne crois pas qu'il y ait une signification, ce n'est que le genre de choses qui viennent naturellement à un esprit comme le mien.
Quand j'étais enfant, à l'endroit même où la maison de mon frère se trouve maintenant, elle cultivait toutes sortes de légumes et d'herbes. Les fourmis rouges qui l'avaient attaqué quand il avait moins d'un jour étaient passées par des okras qu'elle avait plantés trop près de la maison ; des buissons d'okras, les fourmis rouges avaient gagné une fenêtre puis le lit dans lequel il était couché avec ma mère. Après avoir tué toutes les fourmis rouges qui avaient attaqué son enfant, elle était sortie et sous l'emprise d'une grande colère avait arraché les okras, racines et tout, et les avait jetés.

Libération, janvier 2000

* Les feux de l'orchidée (Entering Fire), de Rikki Ducornet (Le serpent à plumes, 202p., 109F, 1999)
Livre à la fantaisie débridée qui conte l'histoire de Lamprias de Bergerac qui explora la jungle brésilienne. Evangelista, une des amours de Lamprias finira mangée par les fourmis (Christine Jordis, Le Monde Supplément, 5 mars 1999).

* Cadeaux de Noël, de Dominique Noguez (Ed. Zulma, 126 p., 49F, 1998)
On y trouve l'histoire d'une fourmi qui voulait sodomiser un dindon.
Ce petit volume a un sous-titre : "historiettes et maximes entrelardées de collages ou de dessins à feuilleter au moment des fêtes". C'est drôle, incorrect, surréaliste, troussé (pourrait-on dire) avec la malice d'un Pierre Dac qui aurait consacré ses facéties à l'érotisme. (Jean-Luc Douin, Le Monde, 4 décembre 1998).

* Les particules élémentaires, de Houellebecq (Flammarion, 1998)
Dans la nuit du vendredi au samedi il dormit mal, et fit un rêve pénible. Il se voyait sous les traits d’un jeune porc aux chairs dodues et glabres. Avec ses compagnons porcins il était entraîné dans un tunnel énorme et obscur, aux parois rouillées, en forme de vortex. Le courant aquatique qui l’entraînait était de faible puissance, parfois il parvenait à reposer ses pattes sur le sol ; puis une vague plus forte arrivait, à nouveau il descendait de quelques mètres. De temps en temps il distinguait les chairs blanchâtres d’un de ses compagnons, brutalement aspiré vers le bas. Ils luttaient dans l’obscurité et dans le silence, uniquement troublé par les brefs crissements de leurs sabots sur les parois métalliques. En perdant de la hauteur, cependant, il distinguait, venue du fond du tunnel, une sourde rumeur de machines. Il prenait progressivement conscience que le tourbillon les entraînait vers des turbines aux hélices énormes et tranchantes.
Plus tard sa tête coupée gisait dans une prairie, surplombée de plusieurs mètres par l’embouchure du vortex. Son crâne avait été séparé en deux dans le sens de la hauteur ; pourtant la partie intacte, posée au milieu des herbes, était encore consciente. Il savait que des fourmis allaient progressivement s’introduire dans la matière cervicale à nu afin d’en dévorer les neurones ; il sombrerait alors dans une inconscience définitive. Pour l’instant, son oeil unique observait l’horizon. La surface herbeuse semblait s’étendre à l’infini. D’immenses roues dentelées tournaient à l’envers sous un ciel de platine. Il se trouvait peut-être à la fin des temps ; du moins, le monde tel qu’il l’avait connu était parvenu à une fin.


     Mise à jour le 09-Nov-2008