LES FOURMIS ET LES MÉDIAS

 

 

Dans nos sociétés occidentales, l'image de la fourmi est très importante, elle se présente comme un animal à la fois minuscule et inlassable, symbole d'économie, mais aussi de ténacité, d'efficacité et de vivacité.

Cette image est très utilisée par les divers médias. Elle symbolise dans l'esprit des consommateurs la prévoyance, ce qu'a voulu montrer La Fontaine dans la fable de La cigale et la fourmi. Des campagnes publicitaires de banques ou des assurances font appel à l'image de la fourmi rentrant son grain pour l'hiver (même si elle ne rentre pas de grains pour l'hiver comme l'avait déjà observé H. Fabre). C'est ainsi que l'on a vu dans les années 1980 sur les affiches du Crédit Agricole des Formica transportant des graines, alors que ces fourmis ne consomment pas cet aliment. D'autres ont utilisé l'image de la fourmi qui économise (" Oui, le Crédit du Nord prête aux Fourmis ! " " Il n'y a pas de petites économies ") Le constructeur automobile Volkswagen qui s'était déjà servi de la coccinelle utilise la fourmi dans les années 1987 pour promouvoir la Polo. Les formes seront variées, elle sera même enceinte alors que les fourmis ouvrières sont stériles et peu importe le nombre de pattes. Renault qui vient de lancer fin 1996 la nouvelle Scénic l'associe à divers animaux sympathiques comme le panda, et bien sûr la fourmi. Les marchands de bière ne sont pas en reste, Budweiser (la célèbre bière américaine) a basé sa campagne de publicité de l'été 1995 sur les fourmis qui font la queue pour boire une bière ou d'une fourmi portant toute seule sa bouteille de bière, symbole de force. L'image de la fourmi est même utilisée comme marque commerciale : " Barley Ant Brewing " (Brasserie de la fourmi d'orge) propose toutes sortes de bières avec des noms de fourmis, y compris la fameuse fourmi de feu. "Ants inc." est un marchand de produits d'histoire naturelle, "The ants" est un logiciel de programmation pour internet. Des librairies ou cafés la prennent en enseigne : " La Fourmi Atomic " est un bar du vieux Québec, "La fourmi" est une brasserie rue du Louvre à Paris. On connaît des librairies comme "La Formica" ou "Libreria la Formicola" en Italie et "La hormiga de oro" à Barcelone. Quand on réalise un CD sur les chants d'insectes, la campagne de promotion est axée sur "Le chant de la fourmi" (CD Entomophonia, éd. INRA).

Les fourmis sont des animaux besogneux, innombrables, capables de porter sans cesse des poids très lourds et d'unir leurs forces. On sait bien sûr que le terme fourmillement vient de cette image qui est parfois utilisée à titre péjoratif, on se souvient de la comparaison de notre premier ministre E. Cresson dans l'été 1992, qui comparait les japonais à un peuple de fourmis, ce qui a créé un incident diplomatique. Cette image se retrouve dans la littérature, par exemple dans le livre de J. Lartéguy "Les Centurions" sur la guerre du Vietnam. En réalité l'image de la fourmi est totalement différente dans ces pays où l'on ne dit pas "fort comme un bœuf" mais "fort comme une fourmi"!

La fourmi est aussi un être fragile qu'il faut respecter, comme le recommande la religion musulmane ; la tuer est un meurtre, comme le montre Tran Anh Hung dans son film " L'odeur de la papaye verte " (1993). La fourmi a bien sûr ses faiblesses tout comme l'homme, la fourmi esclavagiste F. sanguinea peut s'enivrer des sécrétions d'un petit coléoptère, la loméchuse : "Aucune sensation ne peut égaler celle qui accompagne l'absorption du nectar de la loméchuse, une fois qu'on y a goûté." (Werber Les fourmis, poche p. 129). Si elle est un modèle de sagesse, elle peut inspirer des sectes comme il en pullule en Californie (La Secte du temple de la fourmi sacrée fait de la publicité sur internet - dans ce cas il s'agit peut-être d'un canular...)

Avec l'expansion de la microinformatique, la fourmi entre dans la haute technologie. Elles sert aux marchants d'ordinateurs pour représenter la qualité et la précision de leurs machines (IBM, Toshiba). Les sociétés de services ne sont pas en reste, on citera " La fourmi informatique " de Paris. Des logiciels permettent de simuler le fonctionnement d'une société de fourmis. " Simant " fut le premier et largement diffusé, mais d'autres sont maintenant disponibles. On peut même observer en direct une colonie de fourmis sur internet. Ce nouveau média qui révolutionne les communications a bien sûr été investi par les fourmis, on y retrouve tout : publicité, forums de discussion (Bernard Werber a ouvert un site), des romans ( " The hacker and the ants " de John Walker, 1994).

La fourmi a aussi un rôle important dans la littérature et dans le cinéma. Les fourmis ont servi de support à bien des contes pour enfants (voir par exemple " Le Mage des Fourmis ", de Yves Meynard, fable sur la création du monde, 1995) ou pour des histoires à inspiration écologique (comme le très beau "La reine des fourmis a disparu", de Fred Bernard et François Roca, 1996). Dans un style complètement différent, les fourmis ont inspiré de nombreux auteurs de science-fiction. La trilogie à succès de Bernard Werber, Les Fourmis, reflète bien l'engouement qu'elles suscitent chez les amateurs de ce type de romans ; l'on y trouve entre autres une nouvelle explication de la disparition des dinosaures (décimés par les fourmis qui existaient effectivement déjà à cette époque), et une machine à communiquer avec les fourmis par le langage des odeurs! D'ailleurs la réalité rejoint parfois la fiction puisque des chercheurs de l'Institut National de la Recherche Agronomique travaillent à mettre au point un nez artificiel associé à un ordinateur qui serait capable d'analyser des odeurs (Pour La Science, juin 1997). Dino Buzzatti les imagine mutantes se nourrissant de fer et rongeant de l'intérieur les Buildings de New York (Le rêve de l'escalier, 1971). La science-fiction, qu'elle soit littéraire ou cinématographique, pullule de fourmis géantes et autres de robots-fourmis attaquant la Terre.

On dit que Luis Bunuels et Salvador Dali ont écrit le scénario du " Chien andalou " parce qu'ils ont rêvé de fourmis (le Monde, 25 janvier 1989). Dans Microcosmos, le film à immense succès de Claude Nuridsany et Marie Perennou (1996), les fourmis ont une bonne place et font partie des scènes qui impressionnent les spectateurs. La férocité des fourmis légionnaires par exemple a inspiré le film Quand la marabunta gronde (1954). Des anges et des insectes, le film de Philippe Haas (1995), présente une analogie entre les sociétés de fourmis et la société victorienne avec une maîtresse de maison obèse (la reine des fourmis). On peut y voir un vol nuptial de sexués ailés pendant le pique-nique (clin d'oeil à la sexualité qui nous entoure ?). Phase IV de Saul Bass 1974, est l'un des meilleurs films de science-fiction sur les fourmis, il présente l'émergence d'une intelligence supérieure. Les fourmis ont fait le grand saut de l'intelligence. C'est un thème que l'on trouvait déjà dans C.D. Simak où les fourmis ont appris le secret de la roue et du chariot. Rémy Chauvin a aussi pratiqué ce genre et ses fourmis rousses enfoncent des brindilles dans les troncs d'arbres pour en récolter la sève comme on le fait pour le sirop d'érable. C'est une véritable invention de l'instinct, comme on peut l'observer chez les singes dans d'autres situations (" Des fourmis et des hommes ", 1979).

La fourmi est le symbole de la nature, du combat des aborigènes contre les bulldozers, dans le très beau film de Werner Herzog (1984) " Le pays où rêvent les fourmis vertes " (il existe effectivement des fourmis vertes en Australie, même si on nous montre plutôt des termites dans le film, celles-ci sont d'ailleurs souvent appelées fourmis blanches). Dans " Chérie, j'ai rétréci les gosses ", la fourmi devenue géante pour les enfants est un être sympathique très important dans le film. Dans un court métrage peu connu "Les fourmis rouges", le réalisateur, P.E. Guillaume, associe les fourmis à une atmosphère trouble. Une petite fille de 11 ans joue à noyer des fourmis puis à les sauver, un pervers sexuel se suicide et l'on retrouve des fourmis dans la flaque de sang... Le plus souvent les metteurs en scène se contentent de scènes d'horreur (par exemple " Les fourmis " de Robert Scheerer, 1988 ou " L'empire des fourmis géantes " de B. I. Gordon, 1978, inspiré de la nouvelle de H.G. Wells " L'Empire des Fourmis ", 1905, traduction française en 1990). Kurosawa, dans son film "Rhapsodie en août" (1991) montre une piste de fourmis Lasius fuliginosus.

Le théâtre n'est pas en reste, il existe à Tours une compagnie appelée " Coucou la fourmi " ; la pièce " Les fourmis rouges " (sans rapports avec le film du même nom) a été jouée à Paris.

Extrait de "Les fourmis", Alain Lenoir, dans "Si les lions pouvaient parler" sous la direction de Boris Cyrulnik, Gallimard, 1998.

   mise à jour le 08-Oct-2006